Préparatifs du solstice d’hiver

Cette année, le solstice d’hiver se produira le 21 décembre. Pour fêter dignement le retour du soleil invaincu, j’ai commencé à préparer quelques douceurs et décorations. Et puis, comme c’est le 13 décembre, j’ai confectionné des brioches au safran de Sainte Lucie (lussekatter). Joyeuses célébrations à ceux qui la fêtent et bon préparatifs de Yule !

Madru, le Tarot des Arbres

XVIII – Dame Lune. Le Sureau. La gardienne de la fertilité. Mystère. Profondeurs.

Le Tarot n’est pas spécialement une de mes passions. En revanche, je suis une amoureuse des belles images et de la nature. Cela faisait quelques temps que le Baumtarot me faisait de l’œil. Finalement, je me le suis offert.

Si vous souhaitez voir toutes les cartes, voici un lien (qui a d’ailleurs repris ma traduction)

J’ai tenté de traduire l’introduction et l’interprétation fournies avec ce jeu, composé uniquement des 22 arcanes majeurs. Le Baum-tarot a la taille de cartes à jouer (66 x 92 mm). Chaque arcane est lié à une essence végétale, un signe zodiacal, une lettre de l’alphabet hébraïque.

Ce tarot est basé sur un livre intitulé Madru, oder der Große Wald (que l’on pourrait traduire par Madru – ou la Grande Forêt). Ce livre existe aussi en portugais sous le titre Madru, a lenda da grande floresta. Le livre propose un jeu de cartes à découper un peu différent du jeu vendu séparément.

Au cas où, vous aussi, seriez séduit, je partage cette traduction. Mais soyez indulgent, ce tarot n’est disponible qu’en allemand et je n’ai plus pratiqué depuis 25 ans. J’ai probablement commis un certain nombre de bourdes (?) J’espère néanmoins avoir quand même rendu l’essentiel. Si par hasard vous maitrisez cette langue et que vous seriez d’accord pour m’aider, n’hésitez pas à me contacter ;))

Madru, Das Baum-Tarot

Par Frederik Hetmann, Tilman Michalski, traduction approximative par Lune

Le Baumtarot, le tarot des arbres, se compose de 22 cartes. Il représente certaines situations et conditions de la vie humaine. Il reflète les forces cosmiques qui influencent la vie des hommes. Les conflits, les espoirs, les désirs, les menaces, les peurs, les engagements sont cryptés dans ses images. Elles pourront être interprétées par le biais de méditations poussées. Le Baumtarot invite également à méditer sur les associations, et du fait de ses significations « ouvertes », il permet à chacun de laisser libre cours à son imagination. Enfin, les cartes du jeu peuvent également être utilisées comme un oracle, de la même façon que l’ancien I Ching : tandis que vous tirez et posez vos cartes, observez leurs positions, les unes par rapport aux autres, puis image par image, leurs interconnexions, leurs interactions entre elles.

Explication des 22 cartes.

0 Der Narr / Le Mat. Le Bouleau. Quête. Aventure. Condition sine qua non.

I Le Bateleur / Der magier. Le hêtre. Intelligence. Savoirs. Pouvoirs magiques.

II La Déesse / die göttin. L’aulne. Anima. L’Autremonde. Connaissance intérieure.

III La Princesse / Die fürstin. Le tilleul. La Mère. La Sécurité. Nature personnelle.

IV Le Prince / Der fürst. Le sapin. Le Père. Le Pouvoir (règne, domination). Autonomie.

V Le Dieu / Der Gott. Le peuplier. Animus. Quintessence. Vérité personnelle.

VI Les Amoureux / Die Liebenden. L’églantier. Union. Complicité. Amour.

VII Le Chariot / Der Wagenkenker. Le Charme. L’ordre. Convention. Maîtrise de soi.

VIII La Justice / Die Gerechtigkeit. Le chêne. Compromis. Équilibre des forces et faiblesses.

IX L’Ermite / Der Einsiedler. Le Noisetier. La sagesse du silence. Méditation. Purification.

X La Roue de Vie /Das Rad des Lebens. Le Noyer. Le seuil. Les limites de la conscience et du temps.

XI La Force / Die Kraft. Le genévrier. Résistance. Capacité à survivre. Plaisir.

XII L’épreuve / Die Prüfung. Le mélèze. L’inconscient, sa force, son pouvoir. L’expérience de la nature sauvage. Le temps du rêve.

XIII La Mort / Der Tod. Le lierre. Choc, Surmonter la peur de la mort. Capacité à sortir d’une crise.

XIV La Tempérance / Die Mässigung. Le pin. Simplicité, humilité. Prendre conscience des choses essentielles de la vie.

XV Le Diable / Der Dämon. Le sorbier. Effrayant. Tabou. Nouveau / l’inconnu.

XVI La Tour / Der Turm. Le poirier. Destruction. Agression. Délivrance.

XVII L’Étoile / Dame Étoile / Die Sternenfrau. Le cerisier. Pureté. Espoir. Connaissance cosmique.

XVIII La Lune / Dame Lune / Die Mondfrau. Le Sureau. Profondeur / Puits profond. Mystère. Gardienne de la fertilité.

XIX Le Soleil / Dame Soleil / Die Sonnenfrau. Le genêt. Naissance. Reproduction. Récoltes.

XX Le Jugement / Das Gericht. L’aubépine. Transformation. Sorcière. Renaissance.

XXI Le Monde / Dame Monde / Frau Welt. Le pommier. L’unité de ce monde-ci et de l’Autremonde, de l’intérieur et de l’extérieur, de l’au-dessus et de l’en-dessous.

La Fée du Sureau

Une traduction de la Bible des Fées par Teresa Moorey. Le livre existe déjà en français, mais je ne le possède pas encore (d’ici quelques jours ;o)). Moorey est un auteur que je trouve agréable à lire et souvent inspirante.

La Fée du Sureau

Extrait de The Fairy Bible, par Teresa Moorey. Traduction Lune.

(Fée du Sureau, illustrateur ?)

Le sureau est un arbre de commencements et de fins, de naissance et de mort. De fait, la fée du sureau est un esprit de transformation, lié au « franchissement des seuils ». Généralement perçue comme une vieille femme, la fée du sureau conseille sur ce que l’on doit laisser tomber et ce que l’on doit poursuivre.

Elle peut fournir un lien puissant avec la Déesse Mère et elle facilite le contact avec les esprits des autres arbres. En un sens, elle agit comme la figure d’une mère dans la forêt. Elle porte la sagesse de la Crone et elle est la maîtresse de la plus profonde magie.

On dit que les sorcières sont capables de se transformer en sureau. Les tziganes croient qu’abattre et brûler du bois de sureau attire la malchance et que la Mère Sureau prendra sa revanche. Cette superstition découle d’une prise de conscience instinctive de la dangerosité, en fin de compte, pour la race humaine, du manque de respect pour la Nature.

La pousse anarchique du sureau nous renvoie à l’aspect indomptable de la Nature, le cœur sombre de la terre à qui nous devons d’exister.

La fée du Sureau possède une vieille sagesse féminine, depuis trop longtemps dépréciée dans notre culture. Mais en lui témoignant un peu de respect, elle jouera son rôle de professeur.

Le Sureau & Frau Holle

Je partage un extrait du livre Goddess Holle, in search of a Germanic goddess par Gardenstone que je ne me lasse pas de le parcourir. J’ai traduit le passage complet sur le sureau.

Notre sureau en fleurs, été 2013.

Le Sureau / Holunder / Elder Tree

Par Gardenstone ©, traduction Lune

Les divers noms du sureau nous rappellent Frau Holle. Tout d’abord, le nom « elder » lui-même (sureau = elder tree en anglais, holunder en allemand). Même s’il n’est pas clair linguistiquement que le préfixe Hol soit effectivement lié à Frau Holle, les étymologistes le comparent au suédois Hylle et au danois Hyld. Toutefois l’origine reste incertaine. Mais si l’on prend en considération les autres noms également, un lien à Frau Holle doit être établi, car le Holunder (Elder, Sureau) est aussi connu sous les noms de Holder, Holler, Hollerbusch (elder bush, littéralement buisson de sureau), Husholder, Schwarzholder (black elder, sureau noir) ou Hollerbaum (elder tree, littéralement l’arbre sureau), bien qu’il ne s’agisse pas réellement d’un arbre. Les autres noms communs sont : Elder tree, Keilken, Kisseke, Fliederbaum (arbre à lilas) et Schwitztee (tisane pour transpirer).

Le sureau noir de Frau Holle

Le sureau pousse en un buisson noueux, quelque soit le lieu, sur un sol pauvre, même sur des éboulements de pierres ou des ruines. Selon ses conditions de croissance, il peut atteindre de trois à sept mètres de hauteur. Les différentes variétés du sureau doivent être distinguées. L’Arbre-de-Frau-Holle est le Sureau Noir (Sambucus nigra), mais il existe aussi un « sureau rouge » ou « sureau rouge à grappes » (Sambucus racemosa) et un « Sureau Nain » (Sambucus ebulus). Les deux sont toxiques, bien que certaines parties de ces plantes puissent être utilisées, en étant correctement dosées, comme remède naturel. Mais, puisque ni l’un ni l’autre n’appertient à Frau Holle, nous n’en parlerons ci-après.

Sureau rouge de nos montagnes. Été 2010.

Le sureau, ses usages anciens

Aucune autre plante du Nord et du Centre de l’Europe n’a autant été honorée au cours des siècles et n’a joué un rôle aussi central dans le monde émotionnel et celui de l’esprit que le sureau (noir). Dans presque tous les villages, on pouvait rencontrer cet arbuste très discret. Depuis le début du moyen-âge, les gens avaient l’habitude de planter un sureau près de leur maison dès que c’était possible, et plus tôt encore à certains endroits, de façon vérifiable. Des résidus de sureau ont même été découverts sur des sites préhistoriques en Suisse et dans le Nord de l’Italie. Il est aussi connu que les grecs et les romains utilisaient différentes parties du sureau comme remèdes.

L’esprit du sureau

Il n’y pas si longtemps, les gens pensaient encore que le sureau était habité par une fée ou un esprit gardien. Dans le Royaume de Prusse, le peuple croyait que le dieu de la terre, Puschkaitus, vivait sous l’arbuste. Au Danemark, les gens disaient que Hyldemoer (ndlt : littéralement la Mère-Sureau) vivait dans le buisson. En d’autres lieux, les gens pensaient que l’âme de Frau Holle / Perchta vivait dans l’arbre. Tous les sureaux étaient perçus comme des portails pour Son royaume du monde-souterrain.

Baies de sureau pas encore mûres. Été 2010.

Malédiction du sureau

Malheur à quiconque abat un sureau ! Les gens étaient convaincus qu’une terrible vengeance suivrait. La maison du coupable pourrait brûler ou lui-même pourrait succomber à un accident mortel. Il existe même des histoires à propos de familles entières expiant pour un tel méfait. Mais si le buisson de sureau mourrait de lui-même ou fleurissait à nouveau en automne, cela annonçait un décès dans la maison.

Offrandes sacrificielles pour un sureau heureux

Il ne faisait pas bon jouer avec l’esprit du sureau, ainsi il était recommandé de faire régulièrement de petites offrandes sacrificielles à l’arbuste – un peu de lait, un petit morceau de beurre et, tout particulièrement, en versant un peu de bière au pied du sureau, car, dit-on, cela gardait l’esprit de l’arbre heureux. Dans les Montagnes du Harz, les gens étaient convaincus que c’était d’une importance particulière pour les enfants nés un dimanche entre 11h et midi. Chaque dimanche, ils pouvaient voir l’esprit de l’arbre , durant l’heure de leur naissance, dans le sureau en fleurs.

Vertus magiques & protectrices du sureau

Les vertus du sureau sont multiples. Selon une légende, renarrée page 106, ses bonnes propriétés conduisent directement à Frau Holle. Les branches du sureau sur les portes et les fenêtres éloignent les esprits mauvais et préservent les habitants des méchantes maladies. On dit qu’un sureau planté devant l’entrée d’une étable protégeait le bétail des sortilèges selon les fermiers de la région de Leipzig. Dans d’autres régions, c’était une tradition de se découvrir la tête lorsqu’on passait devant un sureau. Comme ce buisson était souvent planté sur les tombes, il était considéré comme l’arbre de la Mort, de sorte que les mesures pour fabriquer un cercueil étaient fréquemment prises à l’aide d’un bâton de sureau.

Ainsi, le sureau a une fonction importante en tant que gardien et protecteur. Les fleurs blanches et les baies noires représentent également les deux aspects importants de Frau Holle :

  • L’aspect blanc est celui de la femme blanche, lumineuse, qui contrôle certaines vertus et actions de l’humanité et la récompense, l’avertit ou la punit.
  • L’aspect sombre est sa fonction en tant que déesse de la mort. Par exemple, elle se promène avec les esprits des enfants défunts, et elle chevauche à la tête de la Chasse Sauvage.

Les propriétés médicinales du sureau

Les propriétés médicinales du sureau sont en accord avec Frau Holle. Les fleurs séchées, les baies fraîches et les fibres libériennes (contenues dans l’écorce) séchées à l’air sont restées en usage aujourd’hui. Les propriétés curatives du sureau : il purifie le sang, il est diaphorétique, laxatif, diurétique et sédatif. Les différentes parties de la plantes sont utilisées dans plusieurs médications, par exemple contre les hémorroïdes, les abcès, les infections de la vessie, les bronchites, les saignements de nez, la goutte, la dépendance à la nicotine et les piqûres d’insectes. Le célèbre et fréquemment utilisé Herbier de Findhorn décrit le sureau comme « une véritable armoire à pharmacie ».

Certaines propriétés curatives et préventives, en particulier pour les rhumes et la grippe, ont même été confirmées par le Bureau Fédéral de la Santé (ndlt : allemand je suppose). Comme ses effets ont été prouvés, certaines parties du sureau sont utilisées en naturopathie et en homéopathie, tandis que la médecine populaire applique plus largement les traitements au sureau comme remèdes maison.

Dans le temps, on disait qu’il suffisait de dormir une nuit sous un sureau pour guérir d’une maladie. Verser le bain d’un nouveau-né sous un sureau avait la réputation de renforcer l’enfant. Selon Albert le Grand (1193-1280), l’écorce intérieure du sureau aurait un effet laxatif si on la grattait du haut vers le bas, et un effet vomitif si on la grattait du bas vers le haut.

L’odeur de plusieurs de ses parties, en particulier l’écorce, est désagréable pour la plupart des gens. Ceci peut être un facteur contribuant à la guérison, car, comme on dit parfois, les médicaments qui ont un mauvais goût ou une mauvaise odeur agissent plus rapidement et chassent littéralement la maladie.

Magie d’amour

Jadis, une potion d’amour était confectionnée à partir de fleurs et de baies de sureau.

Un vieux proverbe paysan de la Forêt Thuringienne dit :

‘Auf Johannis blüht der Holler,

da wird die Liebe noch toller’

A la Saint Jean d’été, fleurit le sureau,

l’amour en sera plus fou.

Les magiciens emploient les branches pour faire de puissantes baguettes et les utiliser lors de rituels de bannissement. Ces baguettes n’étaient pas emportées à la maison, car on dit qu’elles possèdent un effet indésirable sur la famille.

Trésors

Le sureau a aussi la capacité de montrer un trésor caché, et puisqu’un sureau est difficile à éradiquer, le trésor pouvait facilement être trouvé des années plus tard.

Baguette de Sourcier

Selon l’expérience de l’auteur, les baguettes de sourcier peuvent être fabriquées avec des branches fourchues appropriées de sureau et utilisées avec succès. D’un autre côté, on dit aussi qu’on ne devrait jamais couper les branches d’un sureau, car l’arbre est trop sacré.

Handfasting

Pour un mariage sorcier, des feuilles de sureau devraient être répandues autour du couple nuptial. Et si une femme mariée souhaite avoir un enfant, on dit qu’embrasser un sureau peut l’y aider.

Contre la foudre

De plus, les gens attribuent, à ces arbustes aux nombreuses facettes, le pouvoir d’éloigner la foudre.

Contre les souris

La branche d’un sureau suspendue au-dessus de la porte qui conduit à la cave ou au garde-manger éloigne les souris d’après la tradition.

Sureau gourmand

Enfin, le sureau a toujours été une source de nourriture.

Comme les Hollerstrauben ou Hollekrapfen (beignets de fleurs de sureau ou les beignets de Holle), des plats populaires bien connus, préparés avec des ombelles de fleurs de sureau, trempées dans la pâte et cuites dans de la graisse chaude (recette p.220).

Le Hollerkoch (Holler cook) est une bouillie savoureuse et saine qui accompagne des pâtisseries dans le sud de l’Allemagne et qu est préparé en faisant bouillir les baies avec du sucre et de la farine.

Les baies étaient séchées ou utilisées fraiches pour confectionner des confitures ou des gelées pour l’hiver.

Et n’oublions pas la joyeuse boisson appelée Holundersekt (vin mousseux au sureau). La recette pour sa préparation peut être trouvée à la page 221 et elle est particulièrement recommandée pour la célébration solennelle de Midsummer (solstice d’été / Saint Jean) ou Joninės (ndlt : la Saint Jean en Lituanie) .

[Conte] La Vieille Mère Sureau

Voici un conte d’Andersen que j’aime tout particulièrement. Son titre en français est « La fée du sureau ». « The elder-tree mother » en anglais, c’est à dire « la mère sureau ». Ce personnage féminin pourrait tout aussi bien s’appeler Dame Holda car ici il est question de cycles, de jeunesse et de vieillesse, de voyages dans l’Autremonde et… au final de guérison. Les illustrations sont d’Arthur Rackham. Bonne lecture !

La Fée du Sureau

Par Hans Christian Andersen

Il y avait une fois un petit garçon enrhumé ; il avait eu les pieds mouillés. Où ça ? Nul n’aurait su le dire, le temps étant tout à fait au sec.

Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui faire une bonne tasse de tisane de sureau cela réchauffe ! Au même instant, la porte s’ouvrit et le vieux monsieur si amusant qui habitait tout en haut de là maison entra. Il vivait tout seul n’ayant ni femme ni enfants, mais il adorait tous les enfants et savait raconter tant de contes et d’histoires pour leur faire plaisir.

– Bois ta tisane, dit la mère, et peut-être monsieur te dira-t-il un conte.

– Si seulement j’en connaissais un nouveau, dit le vieux monsieur en souriant doucement. Mais où donc le petit s’est-il mouillé les pieds ?

– Ah ! ça, dit la mère, je me le demande…

– Est-ce que vous me direz un conte ? demande le petit garçon.

– Bien sûr, mais il faut d’abord que je sache exactement la profondeur de l’eau du caniveau de la petite rue que tu prends pour aller à l’école.

– L’eau monte juste à la moitié des tiges de mes bottes, si je passe à l’endroit le plus profond.

– Eh bien voilà où nous avons eu les pieds mouillés, dit le vieux monsieur. je te dois un conte et je n’en sais plus.

– Vous pouvez en inventer un immédiatement. Maman dit que tout ce que vous regardez, vous pouvez en faire un conte et que de tout ce que vous touchez peut sortir une histoire.

– Mais ces contes et des histoires ne valent rien. Les vrais doivent naître tout seuls et me frapper le front en disant : Me voilà !

– Est-ce que ça va frapper bientôt ? demanda le petit garçon.

La maman se mit à rire, elle jeta quelques feuilles de sureau dans la théière et versa l’eau bouillante dessus.

– Racontez ! racontez !

– Avec plaisir, si un conte venait tout seul, mais il est souvent capricieux et n’arrive que lorsque ça lui chante. Stop ! s’écria-t-il tout d’un coup, en voilà un ! Attention, il est là sur la théière !

Le petit garçon tourna les yeux vers la théière. Le couvercle se soulevait de plus en plus et des fleurs en jaillissaient, si fraîches et si blanches ; de longues feuilles vertes sortaient même par le bec, cela devenait un ravissant buisson de sureau, tout un arbre bientôt qui envahissait le lit, en repoussant les rideaux. Que de fleurs, quel parfum ! et au milieu de l’arbre une charmante vieille dame était assise. Elle portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes fleurs blanches; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était faite d’une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes.

– Comment s’appelle-t-elle, cette dame ? demanda le petit garçon.

– Oh ! bien sûr, les Romains et les Grecs auraient dit que c’était une dryade, mais nous ne connaissons plus tout ça. Ici, à Nyboder, on l’appelle « la fée du Sureau ». Regarde-la bien et écoute-moi…

Il y a à Nyboder un arbre tout fleuri pareil à celui-ci; il a poussé dans le coin d’une petite ferme très pauvre. Sous son ombrage, par une belle après-midi de soleil, deux bons vieux, un vieux marin et sa vieille épouse étaient assis. Arrière-grands-parents déjà, ils devaient bientôt célébrer leurs noces d’or, mais ne savaient pas au juste à quelle date. La fée du Sureau, assise dans l’arbre, avait l’air de rire. « je connais bien, moi, la date des noces d’or !  » Mais eux ne l’entendaient pas, ils parlaient des jours anciens.

– Te souviens-tu, disait le vieux marin, du temps que nous étions petits, nous courions et nous jouions justement dans cette même cour où nous sommes assis et nous piquions des baguettes dans la terre pour faire un jardin.

– Bien sûr, je me rappelle, répondit sa femme. Nous arrosions ces branches taillées et l’une d’elles, une branche de sureau, prit racine, bourgeonna et devint par la suite le grand arbre sous lequel nous deux, vieux, sommes assis.

– Oui, dit-il, et là, dans le coin, il y avait un grand baquet d’eau, mon bateau, que j’avais taillé moi-même, y naviguait ! Mais bientôt, c’est moi qui devais naviguer d’une autre manière.

– Mais d’abord nous avions été à l’école pour tâcher d’apprendre un peu quelque chose ; puis ce fut notre confirmation, on pleurait tous les deux. L’après-midi, nous montions tout au haut de la Tour Ronde, la main dans la main, et nous regardions de là-haut le vaste monde, et Copenhague et la mer. Après, nous sommes allés à Frederiksberg, où le roi et la reine, dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les canaux.

– Mais je devais vraiment voguer tout autrement, et durant de longues années, et pour de grands voyages !

– Ce que j’ai pleuré à cause de toi ! dit-elle, je croyais que tu étais mort et noyé, tombé tout au fond de la mer. Souvent, la nuit, je me levais et regardais la girouette pour voir si elle tournait. Elle tournait tant et plus, mais toi tu n’arrivais pas. je me souviens si bien de la pluie torrentielle qui tombait un jour. Le boueur devait passer devant la maison où je servais; je descendis avec la poubelle et restai à la porte. Quel temps ! Et comme j’attendais là, le facteur passa et me remit une lettre, une lettre de toi ! Ce qu’elle avait voyagé ! Je me jetai dessus et commençai à lire, je riais, je pleurais, j’étais si heureuse ! Tu écrivais que tu étais dans les pays chauds où poussent les grains de café. Quel pays béni ce doit être ! Tu en racontais des choses, et je lisais tout ça debout, ma poubelle près de moi, tandis que la pluie tombait en tourbillons. Tout d’un coup, derrière moi, quelqu’un nie prit par la taille…

– Et tu lui allongeas une bonne claque sur l’oreille…

– Mais je ne savais pas que c’était toi ! Tu étais arrivé en même temps que la lettre et tu étais si beau ! … Tu l’es encore. Tu avais un grand mouchoir de soie jaune dans la poche et un suroît reluisant. Tu étais très élégant. Dieu, quel temps et comme la rue était sale !

– Ensuite nous nous sommes mariés, dit-il; tu te souviens quand nous avons eu le premier garçon, et puis Marie, et Niels et Peter et Hans Christian ?

– Oui, tous grands et tous de braves gens que tout le monde aime.

– Et leurs enfants, à leur tour, ont eu des petits ! dit le vieil homme, de solides gaillards aussi ! Il me semble que c’est bien à cette époque-ci de l’année que nous nous sommes mariés ?

– Oui, c’est justement aujourd’hui le jour de vos noces d’or, dit la fée du Sureau en passant sa tête entre eux deux. Ils crurent que c’était la voisine qui les saluait, ils se regardaient, se tenant par la main.

Peu après arrivèrent les enfants et petits-enfants; ils savaient, eux, qu’on fêtait les noces d’or, ils avaient déjà le matin apporté leurs vœux. Les vieux l’avaient oublié, alors qu’ils se rappelaient si bien ce qui s’était passé de longues années auparavant.

Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages des vieux et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des petits enfants dansait tout autour et criait, tout heureux que ce fût jour de fête, qu’on allait manger des pommes de terre chaudes. La fée du Sureau souriait dans l’arbre et criait « Bravo » avec les autres.

– Mais ce n’est pas du tout un conte, dit le petit garçon qui écoutait.

– Tu dois t’y connaître, dit celui qui racontait. Demandons un peu à notre fée.

Ce n’était pas un conte, dit-elle, mais il va venir maintenant. De la réalité naît le plus merveilleux des contes, sans quoi mon délicieux buisson ne serait pas jailli de la théière.

Elle prit le petit garçon dans ses bras contre sa poitrine. La verdure et les fleurs les enveloppant formaient autour d’eux une tonnelle qui s’envola avec eux à travers l’espace. Voyage délicieux. La fée était devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux bouclés, une couronne. Ses yeux étaient si grands, si bleus ! Quel plaisir de la regarder ! Les deux enfants s’embrassèrent, ils avaient le même âge et les mêmes goûts.

La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les voici dans leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse, la canne du père était restée; simple bois sec, elle était vivante pour les petits. Sitôt qu’ils l’enfourchèrent, le pommeau poli se transforma en une belle tête hennissante, la noire crinière voltigeait. Quatre pattes à la fois fines et fortes lui poussèrent, l’animal était robuste et fougueux. Au galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue ! Hue !

Nous voilà partis, dit le petit garçon, à des lieues de chez nous, nous allons jusqu’au château où nous étions l’an passé. Et ils tournaient et tournaient autour de la pelouse, la petite fille, qui n’était autre que la fée, s’écriait:

– Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan avec le grand four qui a l’air d’un immense œuf sur le mur du côté de la route, le sureau étend ses branches au-dessus et le coq gratte la terre pour les poules et se rengorge ! Nous voici à l’église, elle est tout en haut de la côte, au milieu des grands chênes dont l’un est presque mort. Et nous voici à la forge où brûle un grand feu, où des hommes à moitié nus tapent de leurs marteaux, faisant voler les étincelles de tous côtés. En route, en route vers le beau château !

Tout ce dont parlait la petite fille assise derrière, sur la canne, se déroulait devant eux; le garçon le voyait, et cependant ils ne tournaient qu’autour de la pelouse.

Ensuite ils jouèrent dans l’allée et dessinèrent un jardin sur le sol; la petite fille enleva une fleur de sureau de sa tête et la planta. Et cette fleur poussa exactement comme cela s’était passé devant nos deux vieux de Nyboder, quand ils étaient Petits – comme nous l’avons raconté tout à l’heure.

Ils marchèrent la main dans la main, comme les vieux étant enfants, mais ils ne montèrent pas sur la Tour Ronde et ne visitèrent pas le jardin de Frederiksberg, non, la petite fille tenait le garçon par la taille et ils volaient à travers le Danemark.

Le printemps se déroula, puis l’été, et l’automne et l’hiver; mille images se reflétaient dans les yeux du garçon et, dans son cœur, toujours la petite fille chantait : « Tu n’oublieras jamais tout ça ! » Le sureau, tout au long du voyage embaumait si exquisément. Le garçon sentait bien les roses et la fraîcheur des hêtres, mais le parfum du sureau était bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur le cœur de la petite fille et dans la course la tête du garçon se tournait souvent vers elle.

– Comme c’est beau, ici, au printemps, dit la petite fille, tandis qu’ils passaient dans la forêt de hêtres aux bourgeons nouvellement éclos; le muguet embaumait à leurs pieds et les anémones roses faisaient bel effet sur l’herbe verte. Ah ! si c’était toujours le printemps dans l’odorante forêt de hêtres danoise.

– Comme c’est beau ici, en été, dit-elle, tandis qu’à toute allure ils passaient devant les vieux châteaux du moyen âge, où les murs rouges et les pignons crénelés se reflétaient dans les fossés où les cygnes nageaient et levaient la tête vers les allées ombreuses et fraîches. Les blés ondulaient comme une mer dans la plaine, les fossés étaient pleins de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage et de liserons et le doux parfum des meules de foin flottait sur les prés. Le soir, la lune monta toute ronde dans le ciel. Cela ne s’oublie jamais.

– Comme c’est beau, ici, à l’automne, dit la petite, et le ciel devint deux fois plus élevé et plus intensément bleu, les plus ravissantes couleurs de rouge, de jaune et de vert envahirent la forêt, les chiens de chasse galopaient à toute allure, des bandes d’oiseaux sauvages s’envolaient en criant au-dessus des tumulus où les ronces s’accrochaient aux vieilles pierres, la mer était bleu-noir avec des voiliers blancs et dans la grange les femmes, les jeunes filles, les enfants égrenaient le sureau dans un grand récipient. Les jeunes chantaient des romances, les vieux racontaient des histoires de lutins et de sorciers.

– Comme c’est beau, ici, l’hiver ! dit la petite fille. Tous les arbres couverts de givre semblaient de corail blanc. La neige crissait sous les pieds comme si l’on avait des chaussures neuves, et les étoiles filantes tombaient du ciel l’une après l’autre.

Dans la salle on allumait l’arbre de Noël. C’était l’heure des cadeaux et de la bonne humeur; dans la campagne le violon chantait; chez les paysans les beignets de pommes sautaient dans la graisse et même les plus pauvres enfants disaient : « Que c’est bon l’hiver ! »

Oui, tout était exquis quand la petite fille l’expliquait au garçon. Toujours le sureau embaumait, et toujours flottait le drapeau rouge à la croix blanche, sous lequel le vieux marin de Nyboder avait navigué. Le garçon devenait un jeune homme; il devait partir dans le vaste monde, loin, loin, vers les pays chauds où pousse le café. Au moment de l’adieu, la petite fille prit sur sa poitrine une fleur de sureau et la lui tendit afin qu’il la garde entre les pages de son livre de psaumes, et, chaque fois que dans les pays étrangers il ouvrait son livre, c’était juste à la place de la fleur du souvenir.

A mesure qu’il la regardait, elle devenait de plus en plus fraîche, il lui semblait sentir le parfum des forêts danoises. Au milieu des pétales de la fleur, il voyait la petite fille aux clairs yeux bleus et elle lui murmurait:  » Qu’il fait bon au printemps, en été, en automne, en hiver ».

Des centaines d’images glissaient dans ses pensées.

Les années passèrent. Il devint un vieil homme assis avec sa femme sous un arbre en fleurs, la tenant par la main comme les aïeux de Nyboder, et, comme eux, ils parlaient des jours anciens, des noces d’or. La petite fée aux yeux bleus avec des fleurs dans les cheveux, était assise dans l’arbre et les saluait de la tête, en disant: « C’est le jour de vos noces d’or ! » Elle prit deux fleurs de sa couronne posa deux  baisers, alors elles brillèrent d’abord comme de l’argent, puis comme de l’or, et, lorsqu’elle les posa sur la tête des vieilles gens, chaque fleur devint une couronne. Tous deux étaient assis là, comme roi et reine, sous l’arbre odorant qui avait bien l’air d’un sureau, et le mari raconta à sa vieille l’histoire de la fée du Sureau comme on la lui avait contée quand il était un petit garçon et tous les deux trouvèrent qu’elle ressemblait à leur propre histoire, les passages les plus semblables étaient ceux qui leur plaisaient le plus.

– Oui, c’est ainsi, dit la fée dans l’arbre, les uns m’appellent fée, les autres dryade, mais mon vrai nom est « Souvenir ». je suis assise dans l’arbre qui pousse et qui repousse et je me souviens et je raconte ! Fais-moi voir si tu as gardé mon cadeau.

Le vieil homme ouvrit son livre de psaumes ; la fleur de sureau était là, fraîche comme si on venait de l’y déposer. Alors, « Souvenir » sourit, les deux vieux avec leur couronne d’or sur la tête, assis dans la lueur rouge du soleil couchant, fermèrent les yeux et ! et ! l’histoire est finie.

Le petit garçon, dans son lit, ne savait pas s’il avait dormi ou s’il avait entendu un conte. La théière était là, sur la table, mais aucun sureau n’en jaillissait, et le vieux monsieur qui avait raconté l’histoire, allait justement s’en aller.

– Comme c’était joli, maman, dit le petit garçon. J’ai été dans les pays chauds.

– Oui, ça, je veux bien le croire, dit la mère, quand on a dans le corps deux tasses de tisane de sureau brûlante, on doit bien se sentir dans les pays chauds.

Elle remonta bien les couvertures pour qu’il ne se refroidisse plus.

– Tu as sûrement dormi pendant que je me disputais avec le monsieur pour savoir si c’était un conte ou une histoire !

– Où est la fée du Sureau ? demanda l’enfant.

– Elle est là, sur la théière, dit la mère, eh bien, qu’elle y reste.